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Jérôme Camilly
Journaliste - écrivain |
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| Que Philippe Jean Catinchi me pardonne, jai commencé la lecture de son livre par le CD qui y est intégré, en clair, par la polyphonie. Et là, religieusement, ne supportant quaucun bruit extérieur vienne en parasiter laudition, jai écouté ces groupes, ces confréries, ces choeurs... Ving t- deux compositions dont l architecture des voix vous perturbe, tout ensemble, lesprit, le plexus, les battements de coeur. Ce que racontent ces voix, cest justement ce qui vous attache à ce pays : son authenticité, sa rudesse, sa volonté de dire sans édulcorer le propos. Longtemps, la polyphonie a été laffaire du plus petit monde, dun monde rural converti à ces musiques, avant de devenir lexpression dune identité affirmée. Le voilà, le mot qui fâche : lidentité, ça vous a des aspérités qui dérangent la pensée unique. Or , la symbolique des ces voix mêlées est à limage de ce pays qui cultive la contradiction et saccommode du paradoxe. Le chant est un porte-voix qui va droit au peupl e. On peut y faire passer des idées simples, des mots dissimulés sous lamour et même ceux de la contestation. Il y a du chant profond dans ces bouquets de voix liées entre elles par des arrangements raffinés, le chant profond dont parlait Federico Garcia Lorca, ce flamenco interdit sous le régime de Franco. En Corse ou en Andalousie, tout pareil, le cri est à la naissance du chant et il dérange lordre établi. Il y a de la rocaille qui saccroche dans le lit des fleuves, des sonnailles qui accompagnent les troupeaux, des sifflements de bergers qui sont une sorte dal- phabet des montagnes. Il y a aussi la tendresse dun homme qui pleure la mort de son compagnon qui marchait sur ses pas, cest Petru Grimaldi, dit Peppetru u barbutu, Pierre le barbu, qui composa le «lamentu di Filicone» dédié à son chien tué à la chasse par un sanglier . Dans cette île, rien nest vraiment poli, si lon excepte (peut-être?) les galets. Difficile de comprendre cette Méditerranée, farouche dans ces attitudes, riche dune culture dont il est difficile de faire linventaire. La polyphonie est une manière de déchiffrer les paroles de lindicible. Historien, féru dinvestigations, amoureux de musiques, et je sais (par expérience) combien il est éclectique, Philippe-Jean Catinchi célèbre le métissage. Son livre souvre sur une vingtaine de lignes dErri de Luca qui en disent plus long sur nous que toutes les études désséchantes que lon nous consacre. Catinchi ne manque pas de saluer les anciens, ceux qui , intuitivement, luttaient contre laculturation : «... le respect attaché aux noms et à la mémoire de Ghjuvan Santu Rocchi (Rusiu), Lesiu Giacobbi (Sermanu) , Charles Folini ( Moita ) , Ghjuvan Natale Vittori (Pedicorti) et , naturellement, Ghjuliu Bernardini (Tagl iu) . D es figures emblématiques dont lassentiment valait adoubement pour les jeunes chanteurs.» Il y a aussi, dans ce livre au format modeste, des photos qui illustrent lâme corse, ses paysages et ses paysans. Lune delles montre deux musiciens discutant sous lombre tutélaire dun ancêtre de pierre, une statue dont la bouche à peine esquissée laisse filtrer lharmonie. Cet ouvrage, enfin, est riche dune trentaine de pages où l on trouve une «Petite anthologie de poésie vocale corse», paghjelli, lamenti, voceri et hymnes guerriers, mais aussi, dun glossaire, une bibliographie et une discographie. Cest dire, sous un petit volume, si ces polyphonies corses ressemblent à ce pays qui cultive le silence et mélange ses voix pour conter son histoire. Jérôme Camilly Polyphonies Corses, Philippe-Jean Catinchi, éd. Cité de la musique/Actes sud |
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