POLYPHONIES CORSES

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Jérôme Camilly

Journaliste - écrivain
Presse écrite / Groupe Réalités Connaissance des Arts
Presse parlée / Radio Monte Carlo Télévision
Grand reporter, chef de service, Rédacteur en Chef à France 2
Nombreuses participations au magazine "Envoyé Spécial" Films industriels et promotionnels
(5 Prix au Festival de Biarritz) Dernières productions : CGE Juin 95 "La parole de l'eau" CGE Juin 96 "Le vert et le bleu"


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Que Philippe Jean Catinchi me pardonne, j’ai commencé la lecture de son livre par le CD qui y est intégré, en clair, par la polyphonie. Et là, religieusement, ne supportant qu’aucun bruit extérieur vienne en parasiter l’audition, j’ai écouté ces groupes, ces confréries, ces choeurs... Ving t- deux compositions dont l ’architecture des voix vous perturbe, tout ensemble, l’esprit, le plexus, les battements de coeur. Ce que racontent ces voix, c’est justement ce qui vous attache à ce pays : son authenticité, sa rudesse, sa volonté de dire sans édulcorer le propos. Longtemps, la polyphonie a été l’affaire du plus petit monde, d’un monde rural converti à ces musiques, avant de devenir l’expression d’une identité affirmée. Le voilà, le mot qui fâche : l’identité, ça vous a des aspérités qui dérangent la pensée unique. Or , la symbolique des ces voix mêlées est à l’image de ce pays qui cultive la contradiction et s’accommode du paradoxe. Le chant est un porte-voix qui va droit au peupl e. On peut y faire passer des idées simples, des mots dissimulés sous l’amour et même ceux de la contestation. Il y a du chant profond dans ces bouquets de voix liées entre elles par des arrangements raffinés, le chant profond dont parlait Federico Garcia Lorca, ce flamenco interdit sous le régime de Franco. En Corse ou en Andalousie, tout pareil, le cri est à la naissance du chant et il dérange l’ordre établi. Il y a de la rocaille qui s’accroche dans le lit des fleuves, des sonnailles qui accompagnent les troupeaux, des sifflements de bergers qui sont une sorte d’al- phabet des montagnes. Il y a aussi la tendresse d’un homme qui pleure la mort de son compagnon qui marchait sur ses pas, c’est Petru Grimaldi, dit Peppetru u barbutu, Pierre le barbu, qui composa le «lamentu di Filicone» dédié à son chien tué à la chasse par un sanglier . Dans cette île, rien n’est vraiment poli, si l’on excepte (peut-être?) les galets. Difficile de comprendre cette Méditerranée, farouche dans ces attitudes, riche d’une culture dont il est difficile de faire l’inventaire. La polyphonie est une manière de déchiffrer les paroles de l’indicible. Historien, féru d’investigations, amoureux de musiques, et je sais (par expérience) combien il est éclectique, Philippe-Jean Catinchi célèbre le métissage. Son livre s’ouvre sur une vingtaine de lignes d’Erri de Luca qui en disent plus long sur nous que toutes les études désséchantes que l’on nous consacre. Catinchi ne manque pas de saluer les anciens, ceux qui , intuitivement, luttaient contre l’aculturation : «... le respect attaché aux noms et à la mémoire de Ghjuvan Santu Rocchi (Rusiu), Lesiu Giacobbi (Sermanu) , Charles Folini ( Moita ) , Ghjuvan Natale Vittori (Pedicorti) et , naturellement, Ghjuliu Bernardini (Tagl iu) . D es figures emblématiques dont l’assentiment valait adoubement pour les jeunes chanteurs.» Il y a aussi, dans ce livre au format modeste, des photos qui illustrent l’âme corse, ses paysages et ses paysans. L’une d’elles montre deux musiciens discutant sous l’ombre tutélaire d’un ancêtre de pierre, une statue dont la bouche à peine esquissée laisse filtrer l’harmonie. Cet ouvrage, enfin, est riche d’une trentaine de pages où l’ on trouve une «Petite anthologie de poésie vocale corse», paghjelli, lamenti, voceri et hymnes guerriers, mais aussi, d’un glossaire, une bibliographie et une discographie. C’est dire, sous un petit volume, si ces polyphonies corses ressemblent à ce pays qui cultive le silence et mélange ses voix pour conter son histoire.

Jérôme Camilly



Polyphonies Corses, Philippe-Jean Catinchi, éd. Cité de la musique/Actes sud